Extrait de pour elles toutes avant-propos par Gwenola Ridordeau

DATE ORIGINELLE DE PUBICATION ?

« Mon coeur se serre avec elles toutes qui ne disent rien. Celles qui ne disent rien parce que ça ne se fait pas, parce que la police n’a rien fait la dernière fois, parce qu’on ne les a pas crues lorsqu’elles étaient enfants, parce que ce n’est pas si grave et qu’il avait peut-être le droit. Celles qui ne disent rien car elles savent qu’on ne les croira pas, car elles sont trop tox’, trop vieilles, pas assez jolies, pas assez sexy, trop grosses, trop handicapées, pas assez féminines. Celles qui ne disent rien car elles ont peur qu’on ne les croie pas, parce qu’elles n’écrivent pas assez bien, parce qu’elles ne sont pas blanches, parce qu’elles ne se souviennent plus très bien.

Celles qui ne disent rien parce que c’est leur père, parce qu’il est policier, parce qu’il est riche et qu’il prendra un avocat, parce qu’il est français et qu’elles ne le sont pas. Celles qui ne disent rien parce qu’elles ont peur qu’on leur réponde qu’il n’y a pas idée de sortir la nuit, de sortir dans cette tenue, de sortir toute seule. Qu’il n’y a pas idée de boire, d’inviter un homme chez soi, d’aller sur un site de rencontres. Celles qui ne disent rien parce que « pourquoi le dire maintenant » ? Celles qui ne disent rien car elles se demandent si ce n’est pas un peu leur faute, celles qui ne disent rien parce qu’elles l’aiment. Mon cœur se serre avec elles toutes qui ne disent rien.

Mon cœur bat à l’unisson avec elles toutes qui luttent. Celles qui manifestent, s’enchaînent, tractent, hurlent, se réunissent, pétitionnent. Contre les viols, les violences domestiques, les mutilations génitales, le harcèlement de rue, les assassinats, les viols conjugaux, les viols punitifs, les homicides conjugaux. Elles toutes dont on fait si peu de cas parce que ce sont des femmes noires, des prostituées, des femmes trans, des lesbiennes, des femmes autochtones, parce qu’elles sont ouvrières ou parce qu’elles portent le voile, parce que ce sont des femmes.

Mon cœur bat à l’unisson avec elles toutes qui luttent. Mon cœur est en prison avec elles toutes. Celles pour qui c’était écrit, depuis la rue, depuis la came, depuis le trottoir, depuis les fugues. Celles pour qui c’était écrit parce qu’elles ne sont pas nées avec les bons papiers, le bon prénom, la bonne couleur de peau. Celles pour qui c’était un accident, mais qui n’ont pas eu le choix. Celles pour qui ce n’était pas écrit si elles avaient choisi un autre homme. Celles pour qui ce n’était pas écrit s’il était resté. Mon cœur est dans les centrales et les centres de rétention, dans les cellules des mitards et dans les cellules de garde à vue. Mon cœur est en prison avec elles toutes.

Mon cœur est devant les prisons et dans les parloirs avec elles toutes. Celles qui
attendent, celles qui sont fatiguées, celles qui sourient encore, celles qui sourient toujours, celles qui écrivent tous les jours, celles qui ont des frissons en pensant à leur premier parloir, celles qui râlent mais sont encore là, celles qui apportent le linge et envoient les mandats, celles qui ne reviendront peut-être plus, celles qui y croient encore et celles qui ne veulent plus attendre. Mon cœur est devant les prisons et dans les parloirs avec elles toutes.

Mon cœur les comprend elles toutes. Celles qui ne croient plus en la justice de leur pays, celles qui n’iront jamais voir la police parce que le Vél d’Hiv’, celles qui voudraient seulement que ça n’arrive pas à d’autres, celles qui préfèrent oublier, celles que la justice a laissées déçues, brisées, en colère ou malheureuses, celles qui ont pardonné, celles qui ont préféré écrire un livre, celles qui voudraient juste comprendre, celles qui diront toujours « la prison pour personne ». Mon cœur les comprend elles toutes«